Ce peuple non-atteint : les sourds (1/2)

Aurélia NGG, 26 ans, sauvée par grâce et bloggeuse à http://latetefroide.unblog.fr.

Pas la peine de voyager loin

Je te parle de peuple non atteint et tes envies de voyage commencent à vagabonder dans ton esprit : ce village, loin dans le fin fond de l’Afrique, ou encore ce petit peuple isolé en Asie du sud-est. Permets-moi de t’arrêter tout de suite. Ici, pas besoin de quitter le périphérique pour les plus parisiens d’entre vous, ni même la campagne, pour les autres. Ta soif de voyage va être déçue, mais ta soif de dépaysement étanchée. Laisse-moi t’emmener au pays des sourds. Non, pas « malentendants » mais « sourds » ; tu peux laisser ton politiquement correct à la frontière. Les sourds sont partout, là à côté de chez toi, sur le palier d’en face, à la boulangerie du centre et tu ne le sais même pas, tu ne le vois pas ; pour cause, la surdité est un handicap invisible. Puis, tout à coup, tu vois des mains s’agiter plus que la normale, tu crois d’abord à un italien, puis tu commences à te dire que tous ces gestes veulent vraiment dire quelque chose. Il y en a dans tous les sens, des mimiques faciales à la pelle, de l’intention, des rires, des pleurs, c’est vivant, c’est une langue : tu es face à la langue des signes française (LSF). Bienvenue au pays des sourds.

Le pays des sourds

« Pays des sourds ». Cela peut paraitre bien fort comme expression, mais les sociologues parlent de « culture sourde ». En effet, au-delà du handicap de surdité, le premier handicap des sourds est la communication. Ils n’entendent pas, donc ne parlent pas. Les cordes vocales fonctionnent, ils ne sont donc pas « sourds-muets », mais difficile de reproduire un son que tu n’entends pas. Et pour résoudre ce problème de communication, les sourds ont leur langue, la langue des signes. La langue est rattachée à une culture et cela ne fait pas exception pour les sourds. Bien que partageant le même territoire français que les entendants (oui, c’est de nous dont il s’agit là !), ils y « parlent » une langue différente : la LSF. Ainsi, un sourd français est plus à percevoir comme un étranger en France que comme un handicapé français.

Et le français écrit dans tout ça

Heureusement, ils ont l’écrit au moins. Et bah non, ça aurait été trop beau, mais pas impossible puisque les américains (encore eux) l’ont fait. En France, les sourds sont illettrés à 80% (cf. rapport Gilot, 1998). La faute au congrès de Milan de 1880, qui préconisa une interdiction totale de la LSF dans les écoles, afin que les sourds parlent et aient accès au savoir. Pensant à tord que la LSF ne permettait pas l’abstraction, ils ont voulu rendre service aux sourds en les forçant à parler… Plus d’un siècle plus tard et la reconnaissance officielle de la LSF comme langue à part entière de la France en Février 2005 (non, tu ne rêves pas), les sourds mesurent encore toutes les conséquences désastreuses d’une telle décision.

Double cocorico

Pourtant, en tant que chrétien et français, on avait de quoi être fiers ; les débuts étaient prometteurs. Tout commence fin du 18ème siècle. L’abée de l’Épée rencontre deux sœurs jumelles sourdes et, animé d’un désir de leur partager la bonne nouvelle de Jésus (et Marie ?) qui sauve, les prend sous son aile afin de leur transmettre les apprentissages scolaires. A cette époque, non seulement les sourds étaient exclus de l’école mais aussi cette dernière étaient payante. Il ouvre donc de façon bien informelle une école pour les sourds, où l’enseignement sera en LSF et propose tout cela gratuitement. Ce modèle, au-delà d’être précurseur en Europe, est une pure réussite. Il s’exportera à l’étranger dont aux États-Unis. Les sourds accèdent au savoir, à l’évangile et deviennent des citoyens à part entière… Jusqu’au fameux congrès de Milan : un pas en avant, trois pas en arrière.

Concrètement, ça se passe comment ?

Et maintenant, bienvenue en France, en 2014, où les lois mettent autant de temps à descendre jusqu’à nous que le ballon de foot à entrer dans les cages sur le terrain d’Olive et Tom. Certes, il y a la loi 2005 sur l’accessibilité des personnes handicapées, mais il y a surtout notre réalité quotidienne : le manque d’interprètes, le manque de professeurs pratiquant la LSF, et 30% de sourds sont témoins de Jéhovah.

Dans 2 jours, la suite !

Auteur : Aurélia N. G. G.

Aurélia, 26 ans, est sauvée par grâce et bloggeuse. Elle travaille aussi avec les sourds avec beaucoup de joie.