Sur les épaules de géants #12 : Justin de Naplouse (ou Justin Martyr)

Justin de Naplouse (vers 100–vers 165)

Justin de Naplouse est considéré dans l’histoire du christianisme comme le premier philosophe chrétien. Ce savant de l’antiquité est d’ailleurs également appelé pour cela Justin le Philosophe.

On a peu d’informations sur sa vie. Il naît dans une famille riche de Judée, vraisemblablement de colons romains, dans un village appelé Naplouse, au nord de Jérusalem. Manifestement, sa famille est polythéiste ; il ne sait pas l’hébreu, et connaît les juifs, de loin. Sa formation est de haut niveau : il connaît très bien le grec et le latin, et a étudié sérieusement la philosophie grecque, Platon en particulier. C’est donc un homme très instruit et intelligent.

Le premier « philosophe chrétien » ?

Justin mène une quête intérieure de la vérité. Sa formation en philosophie l’exalte, mais il va de désillusions en désillusions à chaque école qu’il fréquente : étudiant auprès des Stoïciens, il les trouve finalement trop déconnectés des réalités du monde ; auprès des Pythagoriciens, il refuse d’accepter que la vérité ne serait accessible qu’aux gens supérieurement intelligents et instruits ; auprès des Péripatéticiens, il se désole de voir qu’on marchande la vérité à prix d’argent. C’est Platon qui l’intéresse le plus : en effet la pensée platonicienne met un dieu au centre, et se veut abordable à tout esprit honnête, sans condition d’accès ni financière, ni intellectuelle, etc.

Néanmoins, ayant entendu que les chrétiens sont capables d’abandonner leur propre vie, et d’accepter la mort, par foi et amour pour le Christ, Justin est stupéfait. À l’époque, les persécutions des chrétiens, orchestrées par l’Empire romain, sont de plus en plus fréquentes : et il est vrai que de nombreux martyrs acceptent leur sort sans résister. Par ailleurs, lors d’une crise existentielle, il croise la route d’un chrétien qui lui remet les livres des prophètes de l’Ancien testament, les seuls qu’il a sur lui, pour l’encourager. Comme tout philosophe de l’antiquité, Justin est surtout sensible à l’ancienneté d’une doctrine, garante de son authenticité : or Ésaïe et Ézékiel ont écrit avant Platon, Pythagore et les autres ! Justin se renseigne sur le christianisme, il entend parler de Christ, et il devient finalement chrétien, sans doute au début des années 130.

Il n’abandonne pas la philosophie pour autant. Au contraire ; désormais, il met ses connaissences intellectuelles au service de l’évangélisation des savants de son temps. Il s’attache à montrer les limites et les failles de tous les systèmes philosophiques qu’il connaît si bien pour les avoir fréquentés dans sa jeunesse. Il insiste sur la compatibilité de la raison, tant célébrée par les philosophes de l’Antiquité sous son nom grec de Logos, et de la foi en Christ, lequel est justement le Logos de Dieu d’après les permiers versets de l’évangile de Jean : Justin veut montrer à tous ses anciens maîtres que le vrai Logos qu’ils célèbrent depuis des siècles sans réussir à vraiment l’identifier, c’est Jésus !

Justin Martyr

Il part s’installer à Rome, à une date incertaine, peut-être au début des années 140, au moment où Antonin Le Pieux est empereur (entre 138 et 161 : il est appelé Le Pieux car il est d’une grande piété envers les dieux du panthéon romain). Là, il enseigne ce qu’il appelle la « philosophie chrétienne », dans une terre hostile donc, et mène des débats publics et contradictoires avec des philosophes non chrétiens.

Mais l’un deux, Crescence le Cynique, finit par le dénoncer aux autorités. Nous sommes dans les années 160, à une époque où le philosophe stoïcien Marc Aurèle est empereur de Rome (entre 161 et 180). Ce n’est donc pas un personnage favorable à Justin qui accueille les accusations de Crescence. Justin est arrêté, fouetté et décapité avec d’autres chrétiens, peut-être en l’an 165. À cause de cette mort violente, on l’appelle aussi Justin Martyr. Il subit un sort semblable à celui de Polycarpe de Smyrne, à la même époque.

Lire Justin de Naplouse

Il ne nous reste que 5 ouvrages environ, écrits en grec ancien. Tous ne sont pas très abordables, notamment ceux qui parlent de questions philosophiques pointues. Mais il existe quelques livres assez faciles d’accès, en particulier ceux qu’il a écrits pour défendre la foi chrétienne auprès des non croyants (on appelle ça l’apologétique). Par exemple, la première Apologie pour les chrétiens, écrit dans les années 150, est un long texte de défense des chrétiens, à destination de l’empereur Antonin, pour lui demander d’assouplir les mesures répressives contre les croyants en Jésus. On y lit des passages fort touchants dans lesquels Justin s’emploie à montrer que les chrétiens ne sont pas des révolutionnaires dangereux pour l’ordre public, mais au contraire sont des gens respectueux et remplis d’amour, qui prient pour les autorités, même adverses.

Le Dialogue avec Tryphon, écrit au début des années 150, est aussi très intéressant. Justin s’y met en scène, lui et un juif nommé Tryphon, qui vient le voir pour discuter philosophie. Le texte relève du genre littéraire du dialogue : formellement, il se présente comme le texte d’une pièce de théâtre ou d’un dialogue de Platon, où le nom du locuteur précède chaque fois sa réplique. Justin tâche de le convaincre, par les Écritures mais aussi par son témoignage, que les chrétiens sont le seul et véritable peuple de Dieu. La discussion est parfois ardue, mais si tu te laises aller à lire le début de l’œuvre, tu verras que le ton est chaleureux, c’est agréable à lire, et on sent surtout toute l’humanité bienveillante de Justin.

Pour aller plus loin

Justin a surtout œuvré auprès des philosophes de son temps. Ainsi, les connaissances qu’il a acquises avant sa conversion lui ont été fort utiles, et Dieu s’en est assurément servi pour lui permettre de toucher une partie de la population souvent rétive au message de Jésus, les savants. De même, il existe aujourd’hui de nombreux anciens musulmans convertis au Christ qui ont un ministère d’évangélisation auprès des musulmans : ayant connu et vécu leur vie, leur croyance, ils sont souvent plus sensibles à leurs réalités, et savent bien leur parler. Même si, à la conversion, et de façon plus marquée peut-être pour les « convertis en cours de route », l’ancien moi est crucifié à la croix, même s’il faut tourner le dos à son ancienne vie, etc., Dieu peut tout à fait te faire utiliser tes expériences passées pour te permettre de toucher certaines personnes en particulier. Réfléchis : dans quel domaine as-tu des connaissances et une expérience peu répandue parmi les chrétiens, que tu pourrais peut-être mettre à profit pour toucher d’autres personnes ?

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Quentin.R

Quentin, 26 ans. Enseigne l'histoire de la Réforme et du christianisme ancien à Lyon

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