Rébellutionnaire en action : J’ai hébergé un SDF

2 Déc 2016 4 commentaires Anonyme

Après une journée riche en émotion au cours d’une campagne d’évangélisation en région parisienne, je quitte le local de l’Église et rentre chez moi. Deux amies m’accompagnent pour une partie du trajet. Nous sommes tous fatigués et heureux de pouvoir profiter du repos nocturne qu’il nous est accordé. Enfin, c’est ce que nous pensions tous… Avant de rencontrer ce SDF qui a changé notre programme, notre perception de la nuit à Paris, et notre compréhension de la pauvreté.

À l’entrée du métro, nous sommes pris de compassion pour un homme. On l’appellera Georges, même si ce n’est pas son vrai prénom. Il a la trentaine, il est seul, sale, affamé, imbibé d’alcool et délirant… Après avoir annoncé l’Évangile toute la journée, notre conscience nous travaille. Qu’est-ce qu’on peut faire pour lui, pratiquement ? Nous essayons de connaître ses besoins et commençons par lui acheter de quoi manger. Reconnaissant, il commence à communiquer avec nous, accepte une bible. Il se présente un peu et on essaye de lui parler de Dieu, mais cela semble peine perdue, l’alcool a ravagé sa raison. Pour le moment.

Il est bientôt 23h. Et nous sommes toujours dans cette entrée de métro, traversée par un vent glacial de ce début d’automne. Le temps passe et nous nous attachons à lui. On se regarde. Où dormira-t-il ? C’est la grande question…

Mais nous avons une réponse. À 45 minutes d’ici en transports en commun, je peux prêter un lit dans ma chambre. La proposition est faite, Georges semble d’accord. Nous irons chez moi.

Nous profitons d’un moment de répit entre deux gorgées d’une de ces bouteilles placées dans son grand sac Leclerc qui semble contenir la totalité de ses biens. En drôle de cortège, nous nous dirigeons tous les quatre vers mon appartement, à l’autre bout de Paris.

Georges reprend peu à peu ses esprits et arrive à marcher presque normalement. Le métro, puis le RER nous mèneront jusqu’à chez moi. Les filles ne veulent pas rentrer chez elles, elles m’aideront jusqu’au bout. Une aide et un soutien remarquable.

Et puis nous arrivons. Je lui explique les règles de la maison : pas de clope, pas d’alcool. Il acquiesce. La première étape, c’est la douche. Il est reconnaissant de pouvoir se laver, je lui donne le minimum pour pouvoir faire sa toilette et le laisse quelques minutes dans la salle de bain. Les minutes passent, et l’eau ne coule plus. Silence. Que se passe-t-il ?

Je l’appelle, il ne répond pas. Je finis par ouvrir la porte et le retrouve par terre, étourdi entre les WC et le carrelage de la douche, une bouteille à la main et une odeur de clope dans la salle de bain. Oh, non… Pourquoi lui ai-je laissé son sac Leclerc ?… Georges est maintenant dans un pire état que quand nous l’avons rencontré. Échec. Tout est à recommencer.

Dieu nous donne la force de l’aider à monter les trois étages qui nous séparent de la chambre. Je l’installe dans son lit et il s’endort aussitôt. Je peux m’occuper de mes hôtes improvisés. L’une d’elle doit partir : ses parents s’inquiètent ! C’est qu’il est tard et que les RER ne fonctionnent plus à cette heure-ci…

Nous discutons un peu, prions, et allons-nous coucher. Je ne peux pas vraiment oublier que j’ai un inconnu qui dort à côté de moi dans la chambre, la douce odeur d’alcool me rappelle que Georges est bien présent. Il dormira sagement jusqu’au petit matin.

C’est le matin. Georges dort toujours, ce qui me laisse le temps de préparer le petit-déjeuner. Heureusement, mon frigo d’étudiant n’est pas complètement vide, je pourrai nourrir mes invités.

Je réveille Georges, qui est un autre homme ce matin. Se confondant en gratitude, il ne comprend pas pourquoi nous avons fait ça. Il admire notre hospitalité. Autour d’un de mes derniers café soluble, nous lui expliquons que l’amour ne vient pas de nous… C’est aussi l’occasion d’en savoir un peu plus sur lui.

L’heure tourne, et chacun doit retourner à ses occupations. Nous lui parlons de la Mission Évangélique parmi les sans logis et je lui donne un peu de bonne littérature. Georges nous explique qu’il a un ami à retrouver en région parisienne. Nous le raccompagnons jusqu’au RER, où il nous remercie encore chaleureusement.

Où est Georges ? Dans les semaines qui suivent, nous essayerons plusieurs fois de le retrouver, de reprendre contact avec lui. Mais il est bien difficile de trouver un nomade dans le Grand Paris avec juste son prénom… Un jour, un de ses compagnons d’infortune nous expliquera qu’il s’est brisé la jambe. Nous ne trouverons jamais l’hôpital qui l’a accueilli.

Je me demande si ce que nous avons fait cette nuit était si important. Cela nous a marqué, oui. Mais lui ? Qui s’occupera de lui les 364 autres nuits de l’année ? Est-ce qu’il se souviendra de ce qu’on lui a raconté ? Est qu’il lira la Bible qu’on lui a donnée ? D’ailleurs, est-elle toujours dans son sac Leclerc ?

Winter is coming. Et le froid et l’humidité sont des dangers que redoutent les SDF. Mais l’hiver est aussi une opportunité pour nous de redoubler d’efforts. Ma prière, c’est que les chrétiens qui dorment au chaud se souviennent des Georges qui dorment dehors. Et même si ce n’est qu’une nuit de temps en temps, c’est possible de faire quelque chose. C’est tellement riche d’enseignement… Une fois de plus, l’expérience prouve qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.

Et Jésus a aussi des paroles d’encouragement pour nous :

« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. »

Matthieu 5.35-36

Parfois, il m’arrive de prier pour Georges. (Pas assez souvent, d’ailleurs). Je sais qu’il est entre les mains de Dieu. Peut-être que je le reverrai un jour. Mais j’espère que ce sera au ciel, et non dans une sortie de métro…

Auteur : Anonyme