Le livre du mois – « Les confessions », de Saint Augustin

Crédits photo : amazon.com

Article de Axel G., 20 ans, passionné de lettres.

Alors que je vagabondais dans une bibliothèque municipale, je suis tombé sur une perle ! Les Confessions de Saint Augustin. J’en avais déjà entendu parler à l’école et lors d’une prêche à l’Église, qui avait commencé par une citation de ce livre que j’avais gardée en mémoire. Pourtant, je ne connaissais ni l’auteur, ni son œuvre. Alors, je me mis à feuilleter ce livre. Dès les premières lignes, je savais que j’allais trop aimer ce livre. Cet article vise à vous donner envie de le (re)lire aussi. Les Confessions, c’est un livre autobiographique d’Augustin, un des pères fondateurs de l’Église, une des personnes les plus influentes du christianisme primitif (au IVe siècle). Ce livre est très connu, autant étudié d’un point de vue théologique que pour son style d’écriture. Je pense que nous pouvons tous en tirer quelque chose.

Un livre autobiographique et poétique

Les Confessions est avant tout un livre autobiographique, le récit de la vie d’un des pères fondateurs de l’Église ; et on peut voir que, comme nous, cet homme est devenu un réel rébellutionnaire en acceptant Christ ! Il a en effet été quelqu’un de très influent et qui a grandement participé à l’expansion du christianisme.

Outre le caractère autobiographique de ce livre, on peut y voir une écriture raffinée, un style recherché, avec des images, du rythme, etc., qui nous amène à considérer le texte comme particulièrement poétique. D’où le fait qu’il soit autant étudié par les profs de français ! C’est un livre très beau, et les traductions semblent être fidèles à Augustin (pour le peu que je connaisse du latin).

Un livre historique

L’expansion du christianisme décrite dans la Bible s’arrête à la fin du Ier siècle, mais au quatrième, le christianisme a bien changé. Augustin nous peint les courants de pensée de son époque, la religion libre telle qu’elle était pratiquée (le christianisme n’était pas encore religion d’État lors de l’écriture des Confessions). En tant que chrétien, il est vraiment intéressant de voir comment se pratiquait le christianisme dans les différentes mœurs qui composent cette époque. Et en tant qu’historien, il est vraiment intéressant de voir comment ces sociétés vivaient. Augustin a en effet fait des études qui l’ont amené à beaucoup voyager dans le monde romain.

Un livre philosophique, argumentatif, théologique

Le livre se veut argumentatif, théologique et philosophique. Argumentatif tout d’abord, parce qu’il invite le lecteur à se focaliser sur une conception particulière du péché, de la trinité, de l’amour de Christ, etc. Cette argumentation découle de sa théologie (le concept de trinité n’était pas encore bien répandu à cette époque et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Augustin a été un des grands défenseurs de cette doctrine). Enfin le livre est philosophique, il traite de la question du beau, de l’amitié, de la psychologie, etc.

Un livre honorifique

Par ce livre, Augustin n’avait qu’un but : honorer Dieu. Il dit d’ailleurs explicitement qu’il l’écrit pour que les hommes voient la gloire de Dieu. L’autobiographie a la particularité d’être adressée à Dieu directement, en interagissant avec lui, en le questionnant. Non seulement il s’adresse à Dieu dans une autobiographie (ce qui n’est pas courant), mais il s’adresse à lui d’une manière particulièrement respectueuse, douce. Il le vouvoie (ce qui est très surprenant au début), et l’appelle par ses qualité (« mon roi », « libérateur », « vous qui faites mes délices », etc.). Il cite, de plus, beaucoup de passages bibliques. En ce sens, le livre a changé ma vie de prière ; je me suis mis à citer davantage de versets, et à parler avec Dieu d’une manière toute nouvelle. Le caractère honorifique est ce que j’ai le plus aimé dans ce livre. Il rappelle la sainteté de Dieu et la petitesse de l’homme.

Conseils de lecture :

Je voudrais vous donner quelques conseils de lecture spécifique à ce livre pour que vous ne soyez pas démotivés ! Je tiens à préciser qu’il y a plein de choses qu’on ne peut plus comprendre à notre époque. Dans son livre, Augustin parle beaucoup du manichéisme, car il en était adepte avant d’être chrétien. De longs passages visent à répondre aux objections manichéennes. Cela nous paraît peu pertinent aujourd’hui puisque leurs théories sont dépassées. Mon conseil dans cette situation, est qu’il ne faut pas hésiter à sauter des chapitres ! C’est vrai, certains passages sont moins intéressants ou peu compréhensibles, sautons-les ! Autre chose, le livre est très maniable, même s’il a été écrit de manière chronologique (car autobiographique avant tout). Le lire dans tous les sens ne perturbe pas sa compréhension, il ne faut pas hésiter à piocher un peu au hasard dans Les Confessions, l’effet ne sera pas moindre !

Pour conclure, je dirai que Les Confessions peuvent séduire sur bien des points. Elles présentent plusieurs genres : autobiographique, historique, poétique, philosophique, théologique, etc. Il y en a pour tous les goûts. De plus, le livre est influent : la manière dont il aborde le péché ou dont il s’adresse à Dieu a profondément modifié ma vie de prière, ma conception de l’homme et mon rapport à la sainteté de Dieu. Enfin, c’est un livre qu’on peut lire dans le désordre, ou lire de manière étalée dans le temps. Moi par exemple, j’ai mis une bonne année à le lire, j’ai sauté plein de chapitres, mais j’en suis ressorti fort d’un amour supérieur pour notre Seigneur ! En le lisant, il ne faut pas vous attendre à un livre hors du commun. Pourtant, il vous édifiera beaucoup. Et pour toutes ces qualités, je ne peux que vous le recommander !

Axel G.

Axel, 20 ans, est passionné de lettres.

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18 Commentaires

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  • Bonsoir,

    Merci beaucoup pour ce post. Il est toujours utile de rappeler que le christianisme ne commence pas au XVIe siècle et que les chrétiens de l’Antiquité ont aussi des choses à nous apprendre. D’ailleurs, les Réformateurs, ou au moins certains d’entre eux (Calvin, Zwingli) lisaient les Pères de l’Eglise et les citaient régulièrement dans leurs ouvrages.

    Un simple détail :

     » (le christianisme n’était pas encore religion d’État lors de l’écriture des Confessions). »

    En réalité si, le christianisme nicéen était déjà devenu religion d’Etat depuis presque 20 ans, puisqu’Augustin écrit les Confessions vers 397-400 et que l’édit de Thessalonique date de 380.
    Augustin lui même n’a pas hésité à faire appel à l’armée impériale pour combattre « l’hérésie », en l’occurrence les donatistes.

    Par ailleurs si certains s’intéressent à l’histoire du christianisme, j’en profite pour signaler que j’ai justement un blog consacré à ce sujet :

    http://didascale.wordpress.com

    En ce moment, rédaction de mémoire oblige, il est un peu en pause, mais je publierai prochainement de nouveaux articles. Je travaille plutôt sur la période antique, mais j’essaye de me diversifier un peu ☺

    Encore merci pour l’article et bonne soirée,

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    • Bonsoir!

      Je me suis alors sans doute mal exprimé, le christianisme était effectivement religion d’Etat lorsqu’il les publie, mais la période durant laquelle l’action se situe, il ne l’était pas encore!

      Merci de tes précisions en tout cas, sois béni!

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      • Bonjour Axel,

        Merci pour la précision. C’est l’expression « lors de l’écriture des Confessions », qui m’a induite en erreur.

        Bonne journée à toi :-)

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  • Très belle initiative de citer les Confessions, et d’inciter à lire cet ouvrage…..mais…déontologiquement parlant, je trouve cela honteux d’écrire, surtout pour un passionné de Lettres qui a fait hypokhâgne, que lorsqu’on ne comprend pas un passage, il en faut pas hésiter à le « sauter » ! Prodiguerait-on le même « conseil » avec un chapitre abscons de la Bible, j’en doute fort….
    PS : peu de professeurs de français utilisent Augustin en cours. Plutôt les professeurs de philosophie, crois-en mon expérience :)

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    • Lewis a aussi dit la même chose, dans « Etre ou ne pas être »…

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    • Salut Lucile (tu vas bien à ce propos :) )

      Moi, personnellement, je ne trouve pas qu’il y ait problème à sauter des passages. La comparaison avec la Bible est un faux argument d’ailleurs: les confessions de Saint Augustin ne sont pas inspirées, ce qu’il dit peut-être chiant (oui CHIANT) et je pèse mes mots, et ce n’est pas honteux de le dire comme je pourrai le dire d’un livre de Marc Lévy (bien que je ne les mettes pas dans le même sac). De plus, je donnerai le même conseil à un chrétien qui vient de débuter dans sa foi pour la lecture de la bible: oui tu peux sauter les généalogies pour le moment. Ca ne veut pas dire qu’elles sont moins importantes et que tu ne devras jamais t’y confronter.

      Ce que tu appelles honteux, moi j’appelle ça conseil pratique^^

      Merci pour l’éclaircissement par rapport à la matière scolaire dans laquelle est étudiée ce livre. Nous l’avions étudié en français, mais je ne suis pas étonné qu’il soit de loin étudié en philo!

      Bien à toi

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    • Je trouve ça sage de sauter les passages qu’on ne comprend pas. Évidemment, on ne va pas faire ça toute sa vie. Mais les premières années c’est essentiel de le faire.

      C’est en tout cas le conseille que j’offre à tous ceux avec qui je lis la Bible. Car la Bible s’interprète comme un tout. C’est en la lisant complétement année après année, que tu obtiens la culture biblique et la compréhension globale pour t’aider à comprendre les passages difficiles. Et comme quelqu’un a déjà dit, le problème avec la Bible, ce ne sont pas les passages difficiles à comprendre, mais les passages que je comprends.

      Alors voilà Axel, je te soutiens! ;-)

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  • Bonjour Axel,
    Excellente idée que de faire découvrir cette lecture exigeante, à mille lieux d’un « Marc Lévy » ou d’un « Guillaume Musso », justement ! ;-)

    Néanmoins, je ne partage pas ta remarque concernant le manichéisme : « De longs passages visent à répondre aux objections manichéennes. Cela nous paraît peu pertinent aujourd’hui puisque leurs théories sont dépassées ».

    En effet, ces passages des « confessions » ont un certain intérêt(du moins historique)puisque c’est la première fois que nous pouvons découvrir le contenu de cette hérésie : c’était même, sauf erreur, la principale source à ce sujet jusqu’au XXe siècle. Depuis, de nouvelles et diverses sources confirment qu’Augustin a donné une description juste, bien qu’incomplète, de la pensée manichéenne.

    Ceci dit, ce qui me paraît peut pertinent, si je puis me permettre, c’est de qualifier ces idées de « dépassées ». Bien au contraire, leur influence est toujours présente de nos jours, sur le plan culturel, intellectuel et spirituel, même si la secte n’existe plus en tant que telle.
    Jugeons plutôt : Celle-ci peut être qualifiée de « mystique », « élitiste », « syncrétiste » et « gnostique »(gnosticisme par ailleurs dénoncé notamment par l’apôtre Jean dans ses épîtres, même s’il ne s’étend pas trop la-dessus ou n’entre pas dans le détail), opposant et divisant esprit/matière(de nos jours, ce serait opposition ou séparation « spirituel/matériel », alors que la Bible distingue « spirituel » de « charnel », ce qui n’est pas la même chose) et faisant de Christ une figure cosmique, niant son incarnation. A noter encore que le manichéisme rejette l’Ancien Testament et n’accepte que le Nouveau Testament(en privilégiant certaines épîtres-essentiellement celles de Paul), alors que toute la Parole de Dieu doit être prise en compte dans sa globalité.

    A la lumière des ces éléments, prenons un peu de recul et tentons de discerner à quel point notre pensée peut-être influencée par le manichéisme. Et qui le véhicule ? Les médias, les films, certaines œuvres (de fiction ou d’autre), des maîtres à penser(philosophes, théologiens, écrivains…) ?
    Quel est le courant de pensée dominant qui en serait l’héritier, aujourd’hui ?
    Cette façon de « diviser » ou de « séparer »(le spi du matériel), et de prendre « ce qui arrange » dans la Bible, ou donnant de l’importance à certains livres « préférés » plus qu’à d’autres, n’est pas propre au seul manichéisme mais est caractéristique de toute hérésie.

    Enfin, il me paraît important de savoir qu’Augustin a été manichéen pendant neuf ans avant sa conversion. Ce n’est pas rien : reste-t-il des semences manichéennes, à la fois gnostique et même néo-platonicienne, dans son christianisme, même s’il a combattu cette hérésie ? Quelle influence dans la théologie occidentale jusqu’à nos jours ? Quels liens entre christianisme et philosophie ?…

    Autant de questions essentielles !

    Fraternellement,

    Pep’s

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    • Hey’!

      Tu m’as beaucoup apprit, je te remercie et je me renseignerai sr la question!

      bien à toi,
      Axel

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      • Bonjour Axel,

        je t’en prie : c’est avec plaisir !
        J’ai hâte de lire prochainement le fruit de tes recherches.

        Que le Seigneur te bénisse,

        fraternellement,

        Pep’s

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  • Bonjour,

    Moi aussi, je trouve que c’est une très bonne idée de citer St Augustin pour nos lectures de livres chrétiens. Je pense que je vais le mettre dans mes lectures de l’été :)

    Si vous avez d’autres idées d’ouvrages d’auteurs « dépassés » de qualités, je serais ravis de les prendre en compte,

    En Christ,

    Valentin

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  • Bonjour Valentin,

    De mon côté, je te conseillerai sans hésiter l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée.

    Je compte prochainement faire un article de présentation, mais pour te le résumer en deux lignes , c’est un livre qui raconte l’histoire de l’Eglise depuis la mort de Jésus jusqu’à l’arrivée de Constantin (313). C’est donc LE livre à lire si tu veux découvrir le christianisme ancien.

    En plus il se lit assez facilement, contrairement aux autres textes qui sont parfois un peu plus complexe.

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  • Eusèbe de Césarée était un homme complexe et « un cas intéressant », posant problème : était-il un historien ou un apologiste, voire un propagandiste ? Au-delà de cette question, c’est le « comment écrire l’histoire » qui est ici soulevé.

    Voir la glorification manifeste des acteurs de son temps, notamment l’empereur Constantin-par ailleurs arien et non chrétien-dans « De Vita Constantini ». Le problème de cet ouvrage, dans lequel il y interprète le statut et le rôle de l’empereur à la lumière de la théologie, est qu’il semble oublier de faire preuve d’indépendance d’esprit et d’absence de partialité propre à l’historien.

    A lire, sans doute, mais avec beaucoup de recul.

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  • Bonsoir peps,

    Suite à ton message, j’ai deux remarques/interrogations, la première concerne Constantin, la deuxième Eusèbe.

    1) Concernant Constantin :

    « notamment l’empereur Constantin-par ailleurs arien et non chrétien- »

    Constantin est souvent accusé de tous les maux. Les musulmans et les Témoins de Jehovah l’accusent d’avoir imposé la Trinité, certains protestants le considéraient comme le fondateur de l’Eglise catholique, les sabbatistes l’accusent d’avoir remplacé le sabbat du samedi par le dimanche, bref … mais Constantin arien (!)… je ne l’avais encore jamais vu.

    D’où tiens-tu cette « information » ?

    2) Concernant Eusèbe :

    « était-il un historien ou un apologiste, voire un propagandiste ?  »

    Et bien il était tout ça en même temps, et même plus encore, exégète et pasteur par exemple.

    Lorsqu’il écrit des livres d’apologie, il est apologète, lorsqu’il écrit des panégyriques (comme la Vie de Constantin) il est propagandiste, et quand il écrit des livres d’histoire (Histoire Ecclésiastique, Chronique) , il est historien … quoi de plus normal ?

    Tu dis :

     » il semble oublier de faire preuve d’indépendance d’esprit et d’absence de partialité propre à l’historien. »

    Ce n’est pas parce qu’il est historien que tous ses livres sont des livres d’histoire, un historien peut aussi très bien écrire des romans ou autre chose. (1) Le fait qu’un historien se mette à écrire des romans, ne fait pas de ces romans des livres historiques. Il faut donc tenir compte du genre littéraire de chaque oeuvre.

    Tu ne peux pas reprocher à Eusèbe de ne pas faire oeuvre d’historien lorsqu’il écrit la « Vie de Constantin » alors même que cet ouvrage n’est pas un livre d’histoire mais un panégyrique, qui est précisément presque le contraire d’un livre d’histoire.

    En revanche, ce qui concerne l’oeuvre historique d’Eusèbe, les historiens contemporains sont unanimes. Au regard des critères modernes d’historicité, et notamment le maniement des sources, c’est certainement l’un des meilleurs historiens antiques avec Thucydide.

    D’où mon interrogation : as-tu au moins lu son oeuvre, et notamment son « Histoire ecclésiastique », avant de le critiquer ?

    Bonne soirée :-)

    Note
    (1) D’ailleurs en soi la profession d’historien n’existait pas dans l’Antiquité. C’est la tradition postérieure qui a ensuite retenu Eusèbe comme « historien ». Lui-même se considérait avant tout comme évêque et finalement les livres d’histoire ne représentent qu’une part infime de son travail, même si finalement c’est celle qui a été la mieux préservée.

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  • Bonjour ! Merci pour ta réponse et ta lecture attentive.

    « ….Constantin arien (!)… je ne l’avais encore jamais vu. D’où tiens-tu cette « information » ? »
    En fait, il est plus juste de rappeler (j’ai étudié l’histoire ancienne romaine jusqu’à la licence et suis titulaire d’une maîtrise d’histoire moderne) que Constantin ne semble n’avoir jamais bien compris ce qu’était le Christianisme, confondant celui-ci avec la religion solaire(Sol Invictus )de son père(religion qu’il avait adoptée) et se fabriquant une sorte de monothéisme solaire syncrétiste. En tout cas, s’il se considérait comme l’inspiré d’un « dieu unique », celui-ci était plutôt flou et assez mal défini. Il est tout de même resté Grand Pontife de la religion officielle impériale toute sa vie. Enfin, ce n’est que sur son lit de mort, en 337, qu’il reçut enfin le baptême…mais de la part de l’évêque Eusèbe( !) de Nicomédie, un bon arien.
    De bons historiens sérieux, de la Rome ancienne (cf Paul Petit, par exemple), pourront te le confirmer.

    Par ailleurs, on a beaucoup parlé de la « conversion précoce » de Constantin : avant la bataille décisive contre Maxence en 312, il aurait bénéficié d’une vision du monogramme du Christ, flamboyant dans les nues, accompagné des mots In hoc signo vinces (= « Par ce signe, tu vaincras »). Mais ce récit paraît douteux, au point que même Eusèbe de Césarée émet certaines réserves à ce sujet. Quoique le même Eusèbe, dans la préface de son œuvre, avoue tout de même privilégier exclusivement tout ce qui est favorable aux Chrétiens. En rapportant « la conversion de Constantin » ?
    Or, concernant ladite « conversion de Constantin », le problème vient des sources d’Eusèbe. Quelles sont-elles ? Le seul témoignage de l’intéressé (l’empereur) ? Eusèbe se serait-il permis de mettre en doute les dires ou la bonne fois dudit empereur ? Quelle aurait été sa démarche et son attitude, s’il s’était trouvé en face de quelqu’un moins prestigieux que Constantin ? N’aurait-il pas exigé des témoignages complémentaires avant de l’accepter pour…« parole d’évangile » ? Je n’ai pas de réponse, mais seulement des questions.

    Ceci dit, il est donc important de rappeler encore aujourd’hui que Constantin n’a jamais été véritablement chrétien et que l’arianisme(ou même une forme de philosophie syncrétiste) est bien présent encore de nos jours : ainsi, il est possible de se dire « chrétien », mais de croire a) que Dieu est inaccessible ; b) que Jésus n’est pas Dieu ; c) ou de séparer/d’opposer le « spirituel » du « matériel ». Ou encore de faire des mélanges en faisant une forme de « marché » spirituel ou religieux.

    Concernant Eusèbe : « était-il un historien ou un apologiste, voire un propagandiste ? Et bien il était tout ça en même temps, et même plus encore, exégète et pasteur par exemple ».

    Exact. J’ai d’ailleurs souligné que l’homme était complexe. Son œuvre ne manque effectivement pas d’intérêt et elle est incomparable (et même incontournable) dans le sens que personne avant lui n’avait tenté pareille aventure. Et effectivement, Eusèbe est intéressant dans son approche des sources. Ce n’est pas ce que je conteste, mais invite à un certain recul, ainsi qu’à considérer que cet auteur se situe dans une époque donnée et qu’il a une intention. D’autant plus qu’Eusèbe a bien eu la prétention d’écrire une « histoire » et une « histoire ecclésiastique ».
    Il me parait donc essentiel de s’interroger sur le caractère de ses écrits. Le problème est qu’il a effectivement manié les genres, mais que les frontières ne sont pas étanches. Eusèbe n’a d’ailleurs jamais considéré-sauf erreur-que l’Histoire et l’apologétique fussent contradictoires ou pouvaient s’opposer. Chez lui, l’œuvre apologétique évidente est liée(ou se confond) avec l’œuvre historique. Il n’y a pas de rupture : seulement continuité dans le propos mais aussi dans la méthode.

    Ceci posé et même sans faire d’anachronisme, il est tout de même permis de s’interroger sur le fait que l’évêque-historien a encensé(sans recul ?) un homme de pouvoir dont il est justement difficile(encore aujourd’hui) de discerner les motivations réelles, et alors qu’une analyse historique aurait été bienvenue. On notera le parti pris d’Eusèbe qui s’attache à décrire la vie religieuse de l’empereur et ses relations avec l’Eglise chrétienne. Effectivement, il serait plus juste de considérer cet ouvrage sur Constantin pour ce qu’il est : un traité de « philosophie politique » plus que comme une étude véritable.

    Enfin, je maintiens qu’Eusèbe semble avoir oublié de faire preuve d’indépendance d’esprit et d’absence de partialité propre à l’historien. Un historien, même s’il ne peut être « à 100 % objectif », se doit d’être honnête.
    Cette évidence, et ce reproche par anticipation, vient d’ailleurs de Lucien de Samosate, auteur de « comment écrire l’histoire », écrit en 165, sous Marc Aurèle, et seul traité de théorie de l’histoire qui nous soit parvenu de l’Antiquité. On peut le lire intégralement ici : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Lucien/histoire.htm

    A ceux qui écrivent l’histoire, Lucien explique ce qu’il faut faire et éviter. Et voici, pour lui, « le défaut le plus choquant » : « la plupart de ces historiens, négligeant de raconter les faits, se répandent en éloges sur les princes et les généraux, élevant jusqu’aux nues ceux de leur nation, et ravalant indécemment les ennemis. Ils ignorent que ce n’est pas un isthme étroit, un faible intervalle qui sépare l’histoire de l’éloge, mais une épaisse muraille, et que, pour nous servir d’une expression de musique, il y a entre eux la distance de deux octaves. Le faiseur d’éloges n’a qu’une préoccupation, c’est de louer, de charmer l’objet de sa louange, et s’il y réussit par le mensonge, il s’en inquiète fort peu. Mais l’histoire n’admet pas plus un mensonge, même le plus léger, que le conduit nommé trachée artère par les enfants des médecins ne peut recevoir la boisson qui s’y engage.(…)C’est donc un grand, un énorme défaut, que de ne pas savoir séparer l’histoire de la poésie (…) Je ne prétends pas pourtant interdire complètement l’éloge à l’histoire, mais il faut qu’il y soit amené à propos, qu’il y soit fait avec mesure, et de manière à ne pas choquer ceux qui le liront un jour ».

    Sur ce, bon WE !

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    • Bonsoir Peps,

      Merci pour ta réponse détaillée. Tu ne m’avais jamais dit que tu avais aussi fait des études d’histoire, voilà donc un point commun :-)

      Tu affirmes cependant plusieurs choses dans ton message qui ne me paraissent pas exactes . Mais avant de te répondre, je me permets de te reposer la question de mon message précédent, à laquelle je n’ai pas vu de réponse, qui me parait importante pour la suite de la discussion :

      « D’où mon interrogation : as-tu au moins lu son oeuvre, et notamment son « Histoire ecclésiastique », avant de le critiquer ? »

      Je peux aussi la reformuler autrement : Quels sont les livres historiques d’Eusèbe de Césarée que tu as lus ?

      Et quand je dis lu, c’est bien de « lu complètement et directement », pas simplement en résumé ou en citations.

      Bonne soirée,

  • Avatar
  • Bonjour,

    « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais aussi fait des études d’histoire, voilà donc un point commun. »
    Je n’avais pas besoin de le dire, l’ayant déjà expliqué dans ma présentation.
    C’est d’ailleurs lors de la préparation de la question en histoire ancienne romaine(sur le christianisme) au CAPES(il y a très, très longtemps)que j’ai eu l’occasion de découvrir, dans le cadre de l’étude des sources, notre ami Eusèbe(« la vie ecclésiastique »-l’élément intéressant est son rapport aux sources bibliques primitives-et l’ « histoire de la vie de l’empereur Constantin », essentiellement), ainsi que d’autres auteurs(Tertullien-par exemple, que j’ai préféré, mais ce dernier n’est pas le sujet)

    « Merci pour ta réponse détaillée ».
    Cool ! Peux-tu y répondre ?

    « Tu affirmes cependant plusieurs choses dans ton message qui ne me paraissent pas exactes. »
    Explique donc « ce qui ne te paraît pas exact ». Je pense que tu as eu le temps d’y réfléchir. Bon courage !

  • Laurent Dv
  • Je ne peux qu’approuver le sens dans lequel va Axel par le biai de sa recension : ce livre est tout simplement formidable !
    A lire en tout cas en étant concentré, car il y a effectivement des passages assez difficiles à comprendre, non seulement les passages qui touchent la doctrine manichéenne mais aussi d’autres plus philosophiques concernant par exemple la mémoire, qui m’a beaucoup déconcerté lors de ma première lecture. Si vous êtes lycéens ou si vous avez une bibliothèque dans votre ville (ou dans une ville à côté), n’hésitez pas à jeter un coup d’œil au CDI de votre lycée ou dans votre bibliothèque, il y a beaucoup de chance que ce livre y soit disponible. Dans mon établissement, il était rangé dans la catégorie « Philosophie ». (de même pour les Pensées de Pascal, très bon bouquin également!)

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